Qui décide de ce que nous devrions être ?


« J’ai l’impression que quoi qu’il m’arrive, il existe toujours
une meilleure manière de penser, de ressentir ou d’agir. »






Il y a quelques années encore, les discours sur le développement personnel occupaient une place relativement marginale. Aujourd’hui, ils imprègnent largement notre manière de penser les difficultés psychologiques, les relations et même la manière dont nous devrions mener notre vie.

Peu à peu, certaines idées se sont imposées avec une telle évidence qu’elles semblent désormais presque impossibles à discuter. Il faudrait apprendre à penser plus positivement, à sortir de sa zone de confort, lâcher prise, poser ses limites, mieux communiquer, être aligné avec ses valeurs, développer sa confiance ou encore savoir s’entourer des « bonnes » personnes.

Ce qui relevait au départ de pistes de réflexion ou d’outils parmi d’autres tend progressivement à devenir une manière souhaitable de penser, de ressentir et de se comporter. Et sans forcément nous en apercevoir, nous ne les recevons plus comme des possibilités, mais comme les contours d’une vie réussie.

Ce qu’il faudrait être

Penser positif, sortir de sa zone de confort, poser ses limites, s’affirmer, être aligné avec ses valeurs, apprendre à dire non, sortir des relations toxiques, accueillir ses émotions, cultiver la gratitude…
Prises isolément, chacune de ces propositions peut avoir du sens. Selon les situations, elles peuvent constituer de véritables ressources et nous aider à sortir de certains fonctionnements qui nous font souffrir.

Le problème apparaît lorsqu’elles cessent d’être des possibilités pour devenir des normes implicites. Car à partir de ce moment-là, nous ne cherchons plus seulement à comprendre ce que nous vivons. Nous commençons aussi à évaluer la manière dont nous le vivons.

Si nous restons en colère, peut-être ne savons-nous pas suffisamment lâcher prise. Si une relation devient difficile, nous nous demandons peut-être si nous avons suffisamment bien communiqué ou posé nos limites. Si nous souffrons dans notre travail, nous pouvons en venir à penser qu’il faudrait d’abord travailler sur notre affirmation de soi.

Progressivement, notre regard change. Nous ne faisons plus seulement l’expérience de nos difficultés ; nous observons sans cesse notre manière de les traverser, et le décalage qui peut exister entre ce que nous vivons et l’idéal auquel nous pensons devoir parvenir.

Cette évolution n’est pas anodine. Car ce qui devait nous aider à mieux comprendre notre fonctionnement peut progressivement devenir un ensemble de critères à partir desquels nous nous évaluons et situons. Une grille de lecture qui, à force d’être appliquée à soi, peut entretenir le sentiment que nous sommes toujours insuffisants.

Nous ne sommes plus simplement tristes, en colère, hésitants ou fatigués. Nous pouvons avoir le sentiment de ne pas être suffisamment résilients ou confiants, trop sensibles, trop dépendants du regard des autres ou encore incapables de poser les bonnes limites. Ce qui constituait des conseils ou des outils devient un ensemble d’idéaux qui dessinent les contours de la personne que nous devrions devenir.

Des évidences à nuancer

Pourtant, ces idées ont toutes un point commun : elles ne prennent véritablement sens qu’à l’intérieur d’un contexte.
Lâcher prise n’est pas toujours souhaitable. Certaines situations demandent au contraire de continuer à lutter, à insister ou à défendre ce qui nous semble juste.

Poser ses limites n’est pas toujours possible. Les conséquences ne sont pas les mêmes selon qu’il s’agit d’un ami, d’un parent, d’un supérieur hiérarchique ou d’une relation dont nous dépendons économiquement ou affectivement.

Sortir de sa zone de confort n’a pas la même signification lorsque notre quotidien est déjà marqué par une forte insécurité, une maladie, la précarité ou des responsabilités importantes.

Être aligné avec ses valeurs peut constituer un repère précieux. Mais nos vies sont aussi faites de compromis, de contradictions, d’ambivalences et d’arbitrages qui ne relèvent pas toujours d’un manque de cohérence personnelle.

L’idée selon laquelle il faudrait systématiquement s’éloigner des « personnes toxiques » s’est elle aussi imposée comme une évidence. Pourtant, toutes les relations qui nous font souffrir ne sont pas toxiques, et toutes les tensions ne sont pas des violences. Une relation peut être conflictuelle, imparfaite, exigeante ou décevante sans être pathologique. Réduire toute difficulté relationnelle à la toxicité risque de nous priver d’une question pourtant essentielle : qu’est-ce qui, dans cette relation, relève de l’autre, de moi, de notre manière d’interagir ou du contexte dans lequel nous évoluons ?

Autrement dit, ces affirmations ne sont pas fausses mais deviennent plus discutables lorsqu’elles sont présentées comme des réponses universelles à des réalités qui, elles, sont toujours singulières.

À force d’être répétées, elles peuvent aussi nous conduire à déplacer notre attention : nous cherchons spontanément ce qui devrait changer en nous, au risque d’oublier que certaines difficultés tiennent aussi à ce que nous vivons, aux relations que nous entretenons ou aux situations dans lesquelles nous nous trouvons ou devons traverser.

Faire avec ce qui est là

Le travail sur soi peut être profondément libérateur lorsqu’il nous permet de mieux comprendre notre histoire, nos réactions ou nos besoins. Il peut nous aider à retrouver une capacité d’agir, à sortir de certaines répétitions ou à construire des relations plus satisfaisantes. Mais il peut aussi, parfois, prendre une autre place.

Lorsqu’il s’accompagne de l’idée qu’il existerait toujours une manière plus juste, plus consciente ou plus aboutie d’être soi, il peut devenir difficile de savoir quand s’arrêter. À quel moment peut-on considérer que l’on en a suffisamment fait ?

En consultation, je rencontre des personnes qui cherchent sincèrement à aller mieux et qui, parfois, cherchent à aller mieux depuis si longtemps qu’elles en sont épuisées. Elles ont beaucoup lu, écouté, réfléchi, essayé. Elles ont cherché à mieux comprendre leurs émotions, leurs croyances ou leurs relations, à communiquer autrement, à poser leurs limites, à avoir davantage confiance en elles. Mais malgré tout leurs efforts, elles ont le sentiment de ne pas avancer suffisamment.

À force de chercher ce qu’il faudrait encore comprendre ou changer en soi, il peut devenir difficile de simplement faire avec ce qui est là. Une émotion peut devenir quelque chose qu’il faudrait mieux gérer, une difficulté quelque chose qu’il faudrait parvenir à dépasser, une relation quelque chose qu’il faudrait réussir à comprendre ou à réparer. Même lorsque rien ne va particulièrement mal, il peut rester cette impression qu’il y aurait encore quelque chose à travailler.

Pourtant, nous ne pouvons pas tout comprendre, tout résoudre ou tout transformer. Certaines situations demandent du temps. Certaines contradictions restent avec nous. Peut-être est-ce aussi là que le travail sur soi trouve une autre limite : dans la possibilité de reconnaître que tout n’a pas à être compris, résolu ou transformé.

Il peut alors consister à avancer lorsque cela nous semble juste, mais aussi à s’arrêter lorsque c’est suffisant. À faire avec ce qui est là, plutôt qu’à chercher sans cesse ce qui devrait encore changer. Et peut-être à retrouver la liberté de définir soi-même ce que signifie aller mieux.

Nous ne faisons plus seulement l’expérience de nos difficultés ; nous évaluons désormais
notre manière de les traverser.



Julie Teodoro — Psychologue