« Penser positif, lâcher prise, s’aligner… » Vraiment ?


« J’ai l’impression que, quoi qu’il m’arrive, il existe toujours
une meilleure manière de penser, de ressentir ou d’agir. »


Julie Teodoro — Psychologue



Il y a quelques années encore, les discours sur le développement personnel occupaient une place relativement marginale. Aujourd’hui, ils imprègnent largement notre manière de penser les difficultés psychologiques, les relations et même la manière dont nous devrions mener notre vie.

Peu à peu, certaines idées se sont imposées avec une telle évidence qu’elles semblent désormais presque impossibles à discuter. Il faudrait apprendre à penser plus positivement, sortir de sa zone de confort, lâcher prise, poser ses limites, mieux communiquer, être aligné avec ses valeurs, développer sa confiance ou encore savoir s’entourer des « bonnes » personnes.

Ce qui relevait au départ de pistes de réflexion ou d’outils parmi d’autres tend progressivement à devenir une manière souhaitable de penser, de ressentir et de se comporter. Et sans forcément nous en apercevoir, nous ne les recevons plus comme des possibilités, mais comme les contours d’une vie réussie.

Quand le travail sur soi
devient une injonction

Penser positif, sortir de sa zone de confort, poser ses limites, s’affirmer, être aligné avec ses valeurs, apprendre à dire non, quitter les relations toxiques, accueillir ses émotions, cultiver la gratitude…
Prises isolément, chacune de ces propositions peut avoir du sens.

Selon les situations, elles peuvent constituer de véritables ressources et permettre de sortir de fonctionnements devenus pesants. Le problème apparaît lorsqu’elles cessent d’être des possibilités parmi d’autres pour devenir des normes implicites. Car à partir de ce moment-là, nous ne cherchons plus seulement à comprendre ce que nous vivons. Nous commençons aussi à évaluer la manière dont nous le vivons.

Si nous restons longtemps en colère, peut-être ne savons-nous pas suffisamment lâcher prise. Si nous hésitons avant de prendre une décision, c’est peut-être un manque de confiance. Si une relation devient difficile, nous avons peut-être mal communiqué ou insuffisamment posé nos limites.

Si nous souffrons dans notre travail, nous nous demandons parfois si nous sommes vraiment alignés avec nos valeurs.

Progressivement, notre regard change. Nous ne faisons plus seulement l’expérience de nos difficultés ; nous observons sans cesse notre manière de les traverser.

Cette évolution est loin d’être anodine. Car ce qui devait nous aider à mieux comprendre notre fonctionnement devient progressivement un ensemble de critères à partir desquels nous nous évaluons. Nous ne sommes plus simplement tristes, en colère, hésitants ou fatigués. Nous avons le sentiment d’être insuffisamment résilients, pas assez confiants, trop sensibles, trop dépendants du regard des autres ou encore incapables de poser les bonnes limites.

Les outils deviennent alors des idéaux qui dessinent progressivement les contours d’une personne que nous devrions devenir.

Des vérités à nuancer

Pourtant, ces idées ont toutes un point commun : elles ne prennent véritablement sens qu’à l’intérieur d’un contexte.
Lâcher prise n’est pas toujours souhaitable. Certaines situations demandent au contraire de continuer à lutter, à insister ou à défendre ce qui nous semble juste.

Poser ses limites n’est pas toujours possible. Les conséquences ne sont pas les mêmes selon qu’il s’agit d’un ami, d’un parent, d’un supérieur hiérarchique ou d’une relation dont nous dépendons économiquement ou affectivement.

Sortir de sa zone de confort n’a pas la même signification lorsque notre quotidien est déjà marqué par une forte insécurité, une maladie, la précarité ou des responsabilités importantes.

Être aligné avec ses valeurs peut constituer un repère précieux. Mais nos vies sont aussi faites de compromis, de contradictions, d’ambivalences et d’arbitrages qui ne relèvent pas toujours d’un manque de cohérence personnelle.

L’idée selon laquelle il faudrait systématiquement s’éloigner des « personnes toxiques » s’est elle aussi imposée comme une évidence. Pourtant, toutes les relations qui nous font souffrir ne sont pas toxiques, et toutes les tensions ne sont pas des violences. Une relation peut être conflictuelle, imparfaite, exigeante ou décevante sans être pathologique. Réduire toute difficulté relationnelle à la toxicité risque de nous priver d’une question pourtant essentielle : qu’est-ce qui, dans cette relation, relève de l’autre, de moi, de notre manière d’interagir ou du contexte dans lequel nous évoluons ?

Autrement dit, ces affirmations ne sont pas fausses mais deviennent plus discutables lorsqu’elles sont présentées comme des réponses universelles à des réalités qui, elles, sont toujours singulières.

À force d’être répétées, elles peuvent aussi nous conduire à déplacer notre attention. Nous cherchons spontanément ce qui devrait évoluer en nous, alors que certaines difficultés tiennent aussi aux relations que nous entretenons, aux organisations dans lesquelles nous travaillons ou aux normes auxquelles nous sommes confrontés.

Des idéaux illusoires,
à l’acceptation du réel

Le travail sur soi peut être profondément libérateur lorsqu’il nous permet de mieux comprendre notre histoire, nos réactions ou nos besoins. Il peut nous aider à retrouver une capacité d’agir, à sortir de certaines répétitions ou à construire des relations plus satisfaisantes.

Mais il perd peut-être une partie de sa fonction lorsqu’il entretient l’idée qu’il existerait une manière plus juste, plus consciente ou plus aboutie d’être soi.

En consultation, je reçois de plus en plus de personnes qui ne viennent pas parce qu’elles ne cherchent pas à aller mieux, mais au contraire parce qu’elles cherchent à aller mieux depuis tellement longtemps qu’elles en sont épuisées. Elles lisent, écoutent des podcasts, suivent des formations, méditent, tiennent un journal, travaillent leurs croyances, essaient de penser plus positivement, de mieux communiquer, de poser davantage leurs limites ou d’être plus alignées avec leurs valeurs.

Elles appliquent sérieusement ce qu’elles apprennent. Pourtant, malgré tous leurs efforts, elles ont souvent le sentiment de rester au même endroit. Ou pire : d’avoir encore plus de raisons de se sentir mal et insuffisantes.

Vivre ne consiste probablement pas à appliquer correctement une série de principes psychologiques. Cela consiste aussi à composer avec des situations complexes, à accepter certaines contradictions, à reconnaître que toutes les difficultés ne relèvent pas d’un défaut personnel et que les meilleures réponses dépendent souvent davantage des contextes que des recettes.

Et si le véritable travail sur soi consistait finalement moins à devenir la personne que nous pensons devoir être, qu’à retrouver la liberté de penser par nous-mêmes ce qui est juste, possible et souhaitable dans les situations que nous rencontrons ?

Nous ne faisons plus seulement l’expérience de nos difficultés ; nous évaluons désormais
notre manière de les traverser.