Et si on avait aussi le droit
d’aller mal ?


« Parfois, j’aimerais pouvoir aller mal… sans devoir en tirer du sens. »









« Il faut voir le positif. »
« Chaque difficulté est une opportunité de progression. »
« Tout dépend de ton mindset. »

Ces phrases se sont imposées avec une telle évidence qu’elles ne semblent plus relever d’un discours particulier, mais d’un fond commun. Elles circulent dans les espaces professionnels, dans les relations, dans les pratiques de développement personnel comme dans certaines approches du bien-être. Elles se présentent comme des repères, des encouragements, parfois même comme des protections face à l’adversité.

Et pourtant, pour certaines personnes, ces discours ne soutiennent pas, ils déplacent le problème. Ce qui se joue n’est pas toujours un apaisement mais un décalage. Comme si, à la difficulté elle-même, s’ajoutait une exigence silencieuse : celle de devoir la vivre “correctement”. Ne pas trop s’y attarder. Ne pas se laisser affecter. Et surtout, ne jamais perdre de vue ce qu’il faudrait en tirer de positif. Ce glissement est discret mais il transforme en profondeur notre rapport à nous-mêmes.

Quand il faut aller bien

Nous sommes de plus en plus encouragés à prendre soin de notre vie intérieure. Comprendre ce que nous ressentons, mettre des mots sur nos émotions, apprendre à les réguler, développer notre confiance, cultiver notre bien-être : toutes ces démarches peuvent être précieuses. Elles peuvent nous aider à mieux nous connaître et à trouver de nouvelles manières de faire face à ce que nous traversons.

Mais à mesure que nous sommes devenus plus attentifs à notre vie émotionnelle, notre manière de considérer les émotions s’est aussi transformée. Il ne s’agit plus seulement de savoir ce que nous ressentons, mais parfois de parvenir à le dépasser ou à le transformer.

Dans un contexte où l’autonomie et la responsabilité individuelle sont fortement valorisées, cette capacité à agir sur soi peut devenir une véritable exigence. Il faudrait savoir prendre du recul, réguler son stress, ne pas se laisser déborder par ses émotions, rester motivé malgré les difficultés et retrouver rapidement un état intérieur plus apaisé.

Certaines manières de ressentir et de réagir peuvent alors être davantage valorisées que d’autres. Le calme peut sembler préférable à l’expression de la colère, l’optimisme au pessimisme, la confiance au doute, la capacité à rebondir au fait d’être vulnérable.

Ces attentes ne sont pas nécessairement formulées comme des règles. Elles circulent plutôt à travers des discours, des conseils et des représentations du bien-être. À force d’être répétées, elles peuvent finir par nous donner l’impression qu’il existerait une bonne manière de ressentir et de réagir à ce qui nous arrive.

Et c’est peut-être là que se produit un changement important. Nous ne nous demandons plus seulement : qu’est-ce que je ressens ? Nous pouvons aussi commencer à nous demander : est-ce que je devrais ressentir cela ? Est-ce que je réagis correctement ? La difficulté n’est alors plus seulement l’émotion elle-même. Elle peut aussi devenir le fait de ne pas correspondre à l’image de ce que nous pensons devoir être.

Une bonne façon de ressentir

C’est dans ce contexte que certains discours du développement personnel peuvent trouver un terrain particulièrement favorable. Ils proposent des outils, des méthodes et des cadres de compréhension qui peuvent soutenir une réflexion ou accompagner un changement. Mais ils peuvent aussi contribuer, lorsqu’ils deviennent des références auxquelles il faudrait se conformer, à installer un idéal émotionnel.

Être positif, optimiste, motivé, aligné, résilient. Savoir prendre du recul, garder confiance, transformer les épreuves en opportunités. À l’inverse, certaines émotions dites « négatives » peuvent être plus difficilement tolérées lorsqu’elles durent, débordent ou ne trouvent pas rapidement une issue constructive.

La tristesse, la colère, la peur, la lassitude ou le doute peuvent alors être perçus comme des états dont il faudrait rapidement sortir.

Non pas parce qu’ils seraient nécessairement problématiques, mais parce qu’ils entrent en tension avec une certaine conception de ce que serait un fonctionnement émotionnel souhaitable.

Ces distinctions ne sont pas toujours explicites. Elles s’insinuent dans les discours, dans les attentes ou dans nos interactions avec les autres. Elles peuvent aussi finir par être intériorisées : nous devenons nous-mêmes capables de nous évaluer à partir de notre manière de ressentir.

Il ne s’agirait plus simplement de traverser ce que nous ressentons, mais aussi de savoir quoi en faire. Transformer sa colère en énergie, son échec en apprentissage, son anxiété en occasion de mieux se connaître. Même une expérience difficile pourrait alors devoir devenir utile.
Et parfois, il ne suffit même plus d’aller bien : il faudrait aussi savoir le montrer.

La liberté de se sentir

Dans ce contexte, la tristesse peut devenir difficile à simplement vivre : elle peut sembler appeler immédiatement une manière d’en sortir. La colère devrait pouvoir devenir motrice, le doute être rapidement corrigé. Même ce qui nous traverse semble parfois devoir être transformé en quelque chose d’utile.

Lorsque cette norme valorise avant tout l’adaptation, la maîtrise de soi et la stabilité, elle peut aussi limiter la possibilité de contester ou de nommer ce qui ne va pas. Cette difficulté à accueillir certaines émotions peut alors avoir des effets dans nos relations et dans les espaces que nous partageons.

Pourtant, le conflit, le désaccord ou la friction peuvent aussi signaler des besoins, des limites ou des divergences qui méritent d’être entendus. Ils peuvent ouvrir des moments de clarification, de négociation et parfois de transformation.

Dans ce sens, il paraît important de faire une distinction : celle entre ressource et norme. Une ressource peut être mobilisée, ajustée, laissée de côté. Une norme s’impose souvent sans être questionnée.

Lorsque la positivité devient une norme, elle restreint le champ de l’expérience possible. Elle rend plus difficile l’accueil de ce qui déborde, de ce qui dérange, de ce qui résiste.

Ce que l’on appelle « négatif » fait pourtant partie intégrante de l’expérience humaine. La tristesse, la colère, la peur, l’inconfort peuvent aussi nous renseigner sur ce que nous vivons, sur ce qui compte pour nous, sur nos limites ou sur ce qui, dans notre environnement, ne nous convient plus.

Accueillir cette part, c’est peut-être renoncer à l’idée de devoir constamment “bien vivre” ce qui nous arrive. C’est aussi refuser de lisser l’expérience pour la rendre plus acceptable, plus facilement partageable ou plus conforme aux attentes implicites qui traversent parfois nos relations et nos espaces de vie.

Aller mieux ne consiste donc peut-être pas à devenir constamment positif, mais à pouvoir éprouver, penser et traverser ce qui se présente, sans avoir à correspondre à un idéal émotionnel.

Le problème n’est pas la positivité.
C’est le moment où elle cesse d’être une ressource
pour devenir une norme.



Julie Teodoro — Psychologue