Et si l’injonction à être positif empêchait d’aller réellement mieux ?


« Parfois, j’aimerais pouvoir aller mal… sans devoir en tirer du sens. »


Julie Teodoro — Psychologue


« Il faut voir le positif. »
« Chaque difficulté est une opportunité de progression. »
« Tout dépend de ton mindset. »


Ces phrases se sont imposées avec une telle évidence qu’elles ne semblent plus relever d’un discours particulier, mais d’un fond commun. Elles circulent dans les espaces professionnels, dans les relations, dans les pratiques de développement personnel comme dans certaines approches du bien-être. Elles se présentent comme des repères, des encouragements, parfois même comme des protections face à l’adversité.

Et pourtant, pour certaines personnes, ces discours ne soutiennent pas — ils déplacent le problème. Ce qui se joue n’est pas toujours un apaisement, mais un décalage. Comme si, à la difficulté elle-même, s’ajoutait une exigence silencieuse : celle de devoir la vivre “correctement”. Ne pas trop s’y attarder. Ne pas se laisser affecter. Et surtout, ne jamais perdre de vue ce qu’il faudrait en tirer de positif. Ce glissement est discret mais il transforme en profondeur notre rapport à nous-mêmes.


Du faire au devenir :
une transformation du rapport à soi

Pendant longtemps, les exigences sociales ont principalement porté sur ce que l’on faisait. L’enjeu était d’optimiser les gestes, d’améliorer les processus, d’augmenter la productivité.
Le travail devait être organisé, rationalisé, rendu plus efficace.

Aujourd’hui, ce n’est plus seulement le travail qui doit être optimisé mais l’individu lui-même. Ses compétences, bien sûr, mais aussi ses émotions, son état d’esprit, sa motivation, sa manière d’être.

Dans un contexte marqué par le néolibéralisme, l’humain devient à la fois le moteur et l’objet de cette optimisation. Il ne s’agit plus seulement de faire mieux, mais d’être mieux : plus positif, plus enthousiaste, plus motivé, plus engagé, malgré les difficultés.

Ce déplacement s’accompagne d’une transformation déterminante : celle de la responsabilité. Chacun est désormais invité à devenir responsable non seulement de sa réussite, mais aussi de sa performance et de son bien-être.

Si quelque chose ne va pas, la question ne porte plus uniquement sur les conditions de la difficulté, mais sur notre manière d’y réagir. Il s’agirait alors d’adopter le bon état d’esprit, de transformer ses pensées, de mieux gérer ses émotions, d’adopter le bon comportement.

Mais si cette logique peut sembler émancipatrice, elle tend aussi à individualiser des difficultés souvent liées à des contextes, à des contraintes, à des rapports de pouvoir ou à des situations concrètes.

Une norme émotionnelle qui ne dit pas son nom

C’est dans ce contexte que se développent et se diffusent largement les discours du développement personnel, de la psychologie positive ou de certaines formes de spiritualité contemporaine. Ils proposent des outils, des méthodes, des cadres de compréhension qui peuvent, à certains moments, soutenir une réflexion ou un changement.

Mais ils contribuent aussi à installer une norme implicite : celle d’un fonctionnement émotionnel idéal. Être positif, optimiste, motivé, aligné, résilient. Faire preuve d’énergie, de confiance, de maîtrise.

À l’inverse, certaines expériences deviennent difficiles à accueillir. Le doute, la colère, la peur, la lassitude, la prudence peuvent apparaître comme des états à corriger plutôt que comme des signaux légitimes. Non pas parce qu’elles sont en elles-mêmes dysfonctionnelles, mais parce qu’elles entrent en tension avec l’idéal attendu.

Ces distinctions ne sont pas toujours explicites. Elles s’insinuent dans des discours, dans des attentes, dans des interactions. Elles orientent subtilement ce qui est perçu comme acceptable ou non.

Comme le souligne la sociologue Eva Illouz, les émotions ne sont pas seulement des expériences individuelles. Elles sont aussi façonnées par des normes sociales, par des attentes collectives, par des représentations de ce que devrait être une vie réussie.

Dans ce cadre, certaines émotions acquièrent une valeur particulière. Elles deviennent les signes d’un bon ajustement au monde. Être serein, confiant, enthousiaste devient non seulement souhaitable, mais presque attendu.

À l’inverse, les émotions dites “négatives” tendent à être disqualifiées, minimisées ou rapidement réinterprétées. Il ne s’agirait plus de les traverser, mais de les changer ou de les neutraliser. Dans cette logique, la difficulté ne se situe plus seulement dans ce qui est vécu, mais dans l’écart entre ce qui est vécu et ce qui devrait être ressenti.

Et de surcroît, il ne suffit plus d’aller bien : il faut aussi le montrer. Et lorsque ce n’est pas le cas, il ne suffit plus de reconnaître une difficulté : il faudrait systématiquement en tirer une leçon, y trouver du sens.

Retrouver la liberté
de se sentir

Dans ce contexte, la tristesse ne peut plus simplement être vécue, elle doit être dépassée. La colère ne peut plus être entendue, elle doit être motrice. Le doute ne peut plus être toléré, il doit être corrigé. Or, certaines expériences ne sont pas immédiatement transformables. Certaines émotions ne sont pas optimisables. Certaines situations ne délivrent pas de leçon, ne se transforment pas immédiatement, et ne produisent pas nécessairement de sens.

Par ailleurs, en favorisant l’ajustement, la continuité, la stabilité, cette norme limite aussi la possibilité de conflictualiser, de contester, de nommer ce qui ne va pas. Pourtant, le conflit, le désaccord, la friction signalent des besoins, des limites, des désaccords. Ils participent à notre manière de comprendre et de nous situer. Ils permettent des moments de clarification et de construction. À vouloir lisser ces aspérités, on risque de produire un environnement plus acceptable en apparence, mais moins capable de changer en profondeur.

Dans cette perspective, il paraît essentiel de réintroduire une distinction essentielle : celle entre ressource et norme. Une ressource peut être mobilisée, ajustée, laissée de côté. Une norme s’impose, souvent sans être questionnée.

Lorsque la positivité devient une norme, elle restreint le champ de l’expérience possible. Elle rend plus difficile l’accueil de ce qui déborde, de ce qui dérange, de ce qui résiste.

Ce que l’on appelle “négatif” fait pourtant partie intégrante de la richesse de l’expérience humaine et de notre évolution. La tristesse, la colère, l’absurde, l’inconfort participent à notre capacité à être vulnérable, à nous comprendre, à nous positionner, à développer notre propre philosophie de vie. Se confronter à ce qui dérange, à ce qui échappe ou paraît absurde, ouvre un espace pour penser ces évènements, les intégrer et y réagir avec singularité et entièreté.

Accueillir cette part, c’est peut-être renoncer à l’idée de devoir constamment “bien vivre” ce qui nous arrive. C’est aussi refuser de lisser l’expérience pour la rendre acceptable, partageable ou performante pour “bien paraître” ou donner le sentiment de répondre aux attentes implicites d’un jeu social parfois écrasant.

Aller mieux ne consiste peut-être pas à devenir constamment positif, mais à pouvoir éprouver, penser et traverser ce qui se présente, sans avoir à correspondre à un idéal émotionnel.

Le problème n’est pas la positivité.
C’est le moment où elle cesse d’être une ressource
pour devenir une norme.