Pourquoi est-il si difficile
de prendre sa place ?


« J’ai l’impression que c’est toujours à moi de me remettre
en question et de travailler sur moi. »


Julie Teodoro — Psychologue


L’estime de soi, la confiance en soi et l’affirmation de soi sont devenues des références incontournables. Elles se sont progressivement imposées comme des qualités qu’il faudrait développer pour aller mieux, réussir ou entretenir des relations plus satisfaisantes. Nous sommes alors facilement amenés à penser que mieux nous connaître, corriger certaines croyances, renforcer notre confiance ou apprendre à mieux nous affirmer permettrait d’améliorer durablement notre situation.

Si cette manière de penser peut offrir des repères utiles et redonner un sentiment de pouvoir d’agir, elle a aussi un effet plus discret : celui de reléguer au second plan les environnements dans lesquels nos difficultés se construisent. Conditions de travail, normes implicites, rapports de pouvoir, dynamiques relationnelles… autant de dimensions qui influencent profondément la manière dont nous nous sentons légitimes, confiants ou reconnus.

Nous nous retrouvons alors pris entre deux lectures : d’un côté, une vision centrée sur le travail sur soi et la maîtrise de ses ressources internes ; de l’autre, une réalité beaucoup plus située, dans laquelle nos expériences, nos relations et nos contextes participent eux aussi à façonner notre rapport à nous-mêmes.

L’estime de soi :

L’estime de soi est souvent présentée comme une compétence intérieure que nous pourrions développer. Il s’agirait d’apprendre à mieux nous apprécier, à construire une image positive de nous-mêmes et à stabiliser un sentiment de valeur indépendant des circonstances.

Dans cette perspective, le travail consiste surtout à modifier notre regard sur nous-mêmes : identifier les pensées négatives, transformer certaines croyances et apprendre progressivement à nous évaluer de manière plus bienveillante.

Cette manière de penser laisse parfois croire que notre sentiment de valeur dépend avant tout de notre dialogue intérieur. Pourtant, en réalité, l’estime de soi correspond à un sentiment global de valeur personnelle, relativement stable, mais construit dans la durée à partir d’expériences concrètes, relationnelles et répétées.

Elle se façonne dans nos relations et dans la manière dont nous sommes reconnus, considérés et traités dans les différents espaces de vie : famille, école, travail, relations sociales. Elle dépend de notre possibilité d’être écoutés, de voir nos actions prises en compte, d’exister sans devoir constamment justifier notre place.

Autrement dit, l’estime de soi ne se construit pas uniquement dans notre dialogue intérieur. Elle se construit aussi, et surtout de manière décisive, dans l’expérience que nous faisons des autres et des contextes dans lesquels nous évoluons.

Au quotidien, l’estime de soi permet d’agir malgré le doute, de traverser les échecs ou les critiques sans en faire une remise en cause globale de notre valeur, et de maintenir un sentiment de légitimité même lorsque les résultats ne sont pas ceux attendus.

À l’inverse, lorsque l’estime de soi devient fragile, ce n’est pas seulement parce que nous ne travaillons pas assez sur nous. C’est souvent le résultat d’expériences dans lesquelles la reconnaissance est instable, conditionnelle ou inégale, et où notre valeur semble dépendre en permanence de la performance, du regard des autres ou des résultats. Peu à peu, nous ne faisons plus seulement des choses : nous nous évaluons à travers elles.

Dans ce contexte, la question n’est donc peut-être pas seulement : « Comment renforcer mon estime de moi ? » mais aussi : « Dans quels environnements cette estime est-elle continuellement fragilisée ? »

La confiance en soi :

La confiance en soi est devenue une qualité presque incontournable. Au travail, dans les relations, dans les prises de parole ou les projets personnels, elle semble être la condition de tout le reste. En effet, nous entendons souvent qu’il suffirait de croire davantage en nous ou de dépasser nos peurs pour enfin oser agir.

Peu à peu, une idée s’impose : si nous hésitons, si nous doutons ou si nous n’osons pas, c’est probablement parce qu’il nous manque encore quelque chose. Un peu plus de confiance, un meilleur mindset, davantage de travail sur nous-mêmes.

Pourtant, la confiance en soi n’est ni stable ni globale. Elle fluctue selon les situations, les domaines et les expériences vécues. Nous pouvons nous sentir très à l’aise dans certains contextes, et beaucoup plus incertains dans d’autres, sans que cela remette en cause notre valeur ou nos compétences.

Au quotidien, une confiance en soi soutenante ne signifie pas agir sans doute ni hésitation. Elle correspond plutôt à la capacité à s’engager malgré l’incertitude, en acceptant de ne pas tout maîtriser à l’avance et en s’appuyant sur la possibilité de s’adapter en cours de route.

Lorsque la confiance en soi est fragilisée, ce n’est pas uniquement parce qu’elle serait insuffisamment travaillée. Cela peut aussi refléter des environnements dans lesquels les occasions d’essayer sont limitées, où l’erreur est coûteuse, ou encore où la comparaison et la pression de performance rendent chaque tentative plus risquée.

La confiance en soi ne peut pas être réduite à un effort intérieur. La question n’est donc peut-être pas seulement : « Comment gagner en confiance ? », mais aussi : « Dans quelles conditions cette confiance peut-elle réellement se construire ? »

L’affirmation de soi :

L’affirmation de soi est souvent présentée comme la capacité à exprimer clairement ses opinions, à dire non, à poser ses limites et à s’imposer sans crainte du jugement ou du conflit. Dans cette perspective, elle devient parfois une forme de performance relationnelle : il faudrait savoir répondre, argumenter, tenir sa position, être plus direct, plus ferme ou plus assuré. Comme si nos relations dépendaient avant tout de notre capacité à trouver les bons mots, à réagir correctement et à nous affirmer en toutes circonstances.

Pourtant, s’affirmer n’est jamais uniquement une affaire de volonté. L’affirmation de soi renvoie à un équilibre délicat entre l’expression de soi et le maintien du lien. Elle suppose d’accepter que certains désaccords créent de l’inconfort, mais aussi de reconnaître que toutes les relations ne rendent pas cette expression également possible.

Nous pouvons être très à l’aise pour poser nos limites dans certains contextes, et beaucoup plus hésitants dans d’autres, notamment lorsque les rapports de pouvoir, les enjeux affectifs ou la peur de perdre une relation sont importants.

Lorsque l’affirmation de soi est fragilisée, cela peut donc aussi refléter des environnements dans lesquels le désaccord est peu toléré, où le conflit est évité ou disqualifié, ou encore où les positions hiérarchiques rendent plus coûteux, voire risqué, le fait de s’exprimer.

La question n’est donc peut-être pas seulement : « Comment mieux m’affirmer ? », mais aussi : « Dans quelles relations ou quels environnements est-il réellement possible de le faire sans en payer un prix disproportionné ? »

L’estime de soi, la confiance en soi et l’affirmation de soi sont des ressources précieuses. Le problème réside essentiellement dans le fait qu’elles deviennent parfois des idéaux qui nous conduisent à chercher sans cesse ce qu’il faudrait améliorer en nous, tout en laissant au second plan les contextes qui participent à façonner nos difficultés.

Or, le travail sur soi pourrait parfois consister moins à chercher à devenir une « meilleure version » de nous-mêmes qu’à observer plus finement ce que certaines situations, relations ou normes attendent réellement de nous, et la manière dont cela nous façonne.

Et si le travail sur soi consistait aussi à comprendre
ce que nos contextes génèrent en nous ?