« On me dit d’être moi-même, mais j’ai l’impression
que ça ne suffit jamais, que je dois toujours m’améliorer. »

Beaucoup de personnes arrivent en consultation avec le sentiment de ne pas être « assez » : pas assez confiantes, pas assez affirmées, pas assez légitimes, pas assez sereines. Elles décrivent une fatigue particulière, celle d’avoir l’impression qu’il faudrait encore ajuster quelque chose en elles. Comme si une version plus aboutie d’elles-mêmes existait quelque part et qu’il fallait sans cesse s’en rapprocher.
Peu à peu, le travail sur soi peut alors changer de sens. Il ne s’agit plus seulement de comprendre ce que l’on traverse, de prendre soin de ses difficultés ou de trouver de nouvelles manières de faire face. Il s’agit aussi de devenir une personne plus confiante, plus adaptable, plus résiliente, plus équilibrée, plus performante.
Si cette démarche d’amélioration de soi peut réellement soutenir certaines évolutions, elle peut aussi installer une norme silencieuse : celle selon laquelle ce que nous sommes, ici et maintenant, serait toujours susceptible d’être amélioré.
L’introverti devrait « oser s’affirmer », le sensible « prendre du recul », le prudent « sortir de sa zone de confort ». Ces formules, devenues familières, traduisent une manière particulière de penser l’évolution.
Être réservé peut alors devenir un manque d’assertivité. Être prudent, un manque d’audace. Être sensible, une difficulté à prendre du recul. Avoir besoin de temps, un défaut d’adaptation. Le problème n’est pas que ces caractéristiques puissent parfois nous mettre en difficulté. Il est plutôt de finir par considérer comme problématique une manière d’être parce qu’elle s’éloigne des qualités aujourd’hui valorisées.
Car il existe aujourd’hui des qualités particulièrement valorisées : savoir prendre la parole, avoir confiance en soi, s’adapter rapidement, gérer ses émotions, poser ses limites, rebondir face aux difficultés. Ces compétences peuvent être précieuses. Mais lorsqu’elles deviennent des critères généraux du « bon fonctionnement », elles peuvent aussi transformer des différences ordinaires en insuffisances personnelles.
Cette logique est visible dans le monde du travail. Les organisations accordent une place croissante aux compétences relationnelles, à la gestion des émotions ou encore au développement personnel.
Ces approches peuvent être utiles lorsqu’elles permettent de mieux comprendre ce que l’on vit et de disposer de ressources pour y faire face. Elles deviennent plus problématiques lorsqu’elles conduisent à faire porter sur l’individu la responsabilité de son adaptation.
Il ne s’agit alors plus seulement de réfléchir à ce qui pourrait être amélioré dans une situation, dans une relation ou dans une organisation. Il faudrait aussi apprendre à mieux gérer ce que cette situation produit : rester calme sous pression, prendre du recul, communiquer positivement, être résilient face aux difficultés.
Le regard se déplace progressivement du contexte vers l’individu. Et c’est là qu’un glissement peut s’opérer. Le doute ne porte plus uniquement sur ce que l’on fait, mais sur ce que l’on est.
L’attention portée à soi, qui peut au départ permettre de mieux se comprendre, risque alors de se transformer en évaluation permanente. On ne se demande plus seulement ce que l’on ressent ou ce dont on a besoin, mais si l’on fonctionne comme on devrait. L’amélioration devient alors moins un objectif que l’on pourrait atteindre qu’un horizon qui se déplace au fur et à mesure que l’on avance.
Une autre question apparaît alors : que souhaitons-nous réellement changer, et qu’avons-nous appris à considérer comme insuffisant ? En effet, travailler sur soi peut aussi consister à comprendre ce qui nous arrive, à identifier ce qui nous convient ou non, et à interroger les raisons pour lesquelles certaines caractéristiques seraient à modifiées.
Parfois, nous avons effectivement besoin d’apprendre à faire autrement. De mieux communiquer, de poser une limite, de prendre une décision ou de sortir d’un fonctionnement qui nous fait souffrir. Le changement peut alors ouvrir davantage de possibilités. Mais parfois, ce que nous cherchons à modifier en nous répond surtout à une attente extérieure.
Nous aimerions être plus extravertis parce qu’il faudrait savoir se mettre en avant. Plus détachés parce qu’il faudrait savoir prendre du recul. Plus sûrs de nous parce que le doute serait devenu difficilement acceptable. La question devient alors moins « Que pourrais-je améliorer chez moi ? » que : « Pourquoi est-ce que je considère que cela doit changer ? »
Interroger cette évidence permet alors de déplacer le regard. Il ne s’agit plus seulement de considérer ce qui se passe en nous, mais aussi les normes qui influencent notre manière de nous percevoir.
Car ce que nous vivons comme une faiblesse n’a pas toujours le même sens selon l’environnement. Une personne qui se sent trop sensible dans un contexte très compétitif pourra peut-être se sentir simplement attentive et impliquée dans un autre. Une personne qui se reproche son manque d’assurance pourra découvrir que sa difficulté apparaît surtout dans certaines relations, face à certaines attentes ou dans certaines situations de pouvoir.
Cela ne signifie pas que le contexte explique tout. Mais cela permet de ne pas transformer trop rapidement une difficulté située en défaut individuel. De cette manière, le travail sur soi ne serait plus seulement un travail de transformation, mais aussi un travail de discernement : savoir ce que nous voulons changer, ce que nous voulons préserver, et ce qui n’a tout simplement pas besoin de changer.
Julie Teodoro — Psychologue