Faut-il vraiment s’optimiser sans cesse pour aller bien ?

« On me dit d’être moi-même, mais j’ai l’impression que ça ne suffit jamais, que je dois toujours m’améliorer. »

Julie TEODORO – Psychologue

L’injonction au perfectionnement de soi


De plus en plus de personnes consultent parce qu’elles ont l’impression de ne pas être « assez » : pas assez confiantes, pas assez performantes, pas assez calmes, pas assez affirmées. Elles ressentent souvent qu’il faudrait corriger ce qui, chez elles, dépasserait de la norme : un tempérament introverti, une sensibilité forte, une tendance à douter… comme si leurs caractéristiques naturelles étaient des défauts à éliminer.

Aujourd’hui, la psychologie tend à être consommée comme du développement personnel. Cette diffusion a démocratisé la discipline, rendu les connaissances plus accessibles et facilité la parole autour de la santé mentale. Mais elle a aussi modifié notre regard : il ne s’agit plus seulement de comprendre notre expérience et nos contextes, de prendre soin de nos maux, mais de chercher à optimiser notre fonctionnement selon un idéal de performance.

Optimiser son fonctionnement peut bien sûr être utile, tant pour contribuer efficacement à certains projets que pour soutenir notre croissance personnelle. Le problème survient lorsque cette démarche devient une norme permanente, et que le « soi » semble devoir être constamment corrigé pour correspondre à des standards externes. Traits de personnalité, doutes, lenteurs ou émotions sont alors parfois perçus comme des obstacles, plutôt que comme des ressources légitimes et utiles, et des expressions légitimes de la diversité humaine.

Le risque de gommer nos singularités


L’introverti devrait « oser s’affirmer », le sensible « prendre du recul », le prudent « sortir de sa zone de confort ». Cette évolution se remarque particulièrement dans le monde du travail. Les organisations investissent de plus en plus dans la « communication bienveillante », la « gestion du stress », le renforcement des « soft skills ». Si ces démarches semblent salutaires en apparence et peuvent apporter des outils utiles, elles servent souvent un objectif unique : maintenir la performance malgré les contraintes.

L’émotion doit être utile. La personnalité doit être flexible. Le collectif doit rester fluide. Cette pression conduit à penser qu’il faut maîtriser ses émotions, corriger ses réactions ou dépasser ses limites pour rester « adaptable ». On valorise avant tout les émotions gratifiantes : motivation, résilience, optimisme, engagement. La colère, la résistance, la capacité à dire non, à s’indigner ou à défendre le collectif sont souvent vues comme des obstacles à la fluidité du système. Pourtant, ces émotions alertent sur les injustices, les dérives, les besoins non respectés.

Pour certains, la psychologie devient alors parfois un instrument d’adaptation aux exigences ambiantes, plutôt qu’un lieu pour interroger ce qui les produit. On travaille sur soi pour tenir, plutôt que pour transformer ce qui fait mal. L’individu ajuste ses comportements pour continuer, alors même que satisfaction et santé psychique dépendent surtout des conditions réelles d’activité, du soutien collectif et de la qualité des relations.

S’autoriser à penser et à se positionner autrement


Ce sont souvent ces différences, sensibilité, prudence, fantaisie, réserve, timidité, qui constituent la richesse de nos singularités. Les reconnaître plutôt que les gommer permet de créer des dynamiques où chacun peut s’exprimer dans sa zone de confort, mobiliser ses forces et ses compétences, et les mettre au service d’un collectif qui apporte sécurité et soutien. Il ne s’agit pas de chercher à être « authentique », mais d’avoir le courage de s’exprimer et de se positionner, même lorsque cela va à l’encontre des normes qui poussent à se conformer ou à se gommer.

Nos capacités, notre équilibre et notre bien-être se développent surtout lorsque nos contextes évoluent avec nous ; lorsque le social, le relationnel et le collectif cessent d’être relégués derrière l’individu. Se recentrer sur ces dimensions n’exclut pas le travail sur soi : il conserve toute sa pertinence, mais prend simplement sa juste place, non pas pour « optimiser » la personne afin qu’elle s’adapte, mais pour créer les conditions qui facilitent l’action, la coopération et la réalisation de ce qui compte réellement.

Autorisons-nous donc un pas de côté face aux logiques trop psychologisantes, centrées sur la personnalité et l’adaptation individuelle, pour ainsi réinvestir le réel : nos différences, nos contextes, nos liens. Car c’est souvent dans l’action, la relation et l’engagement concret que se construit un mieux‑être réel et durable, loin de l’obligation permanente de « se corriger » qui éloigne paradoxalement du bien‑être recherché.