Bien-être et performance au travail : un cercle vertueux ?

« J’en ai assez qu’on cherche à m’améliorer moi, alors que c’est mon travail qui aurait besoin de changer. »

Julie TEODORO – Psychologue

Le cercle vertueux

Depuis plusieurs années, le bien-être et la performance au travail sont devenus des thèmes centraux. Cette évolution a contribué à démocratiser les questions de qualité de vie et de conditions de travail, de prévention des risques psychosociaux, d’engagement, de motivation ou encore d’épanouissement. Elle a permis une meilleure reconnaissance de la souffrance au travail, une prise de conscience des impacts psychiques des conditions de travail, ainsi que l’ouverture d’espaces de discussion sur des réalités longtemps invisibilisées.

De nombreuses recherches confirment qu’il existe un lien réel entre le fait de se sentir bien dans son travail et la capacité à s’y engager, à coopérer, à être efficace. Se sentir reconnu·e, soutenu·e, utile, disposer de marges de manœuvre et pouvoir s’exprimer librement sur son travail nourrissent à la fois le bien-être et la performance au sens le plus simple et noble du terme : produire un travail de qualité, dans la durée.

Dans ce sens, bien-être et performance forment un véritable cercle vertueux. Dans certaines organisations, lorsque cette articulation est pensée à partir du travail réel, les effets sont concrets. Quand les conditions sont soutenantes, que les objectifs sont clairs et discutables, que les relations sont suffisamment sécurisantes, les personnes mobilisent leurs compétences avec satisfaction. Elles prennent des initiatives, collaborent et s’impliquent davantage. Le travail devient alors un espace où l’on peut se sentir utile, compétent·e et vivant·e.

Les dérives


Mais cette articulation entre bien-être et performance n’est pas sans dérives. À force d’être omniprésent, le discours sur le bien-être peut se transformer en norme implicite et devenir un outil au service du rendement. On ne cherche plus à améliorer le travail pour que les personnes aillent mieux, mais à aider les personnes à aller mieux pour qu’elles continuent à performer dans des conditions parfois inchangées. Le message sous-jacent devient : « il suffit de travailler sur vous pour aller bien, performer et répondre aux attentes. »

C’est dans ce contexte que se multiplient des solutions centrées sur l’individu : formations à la communication bienveillante, à la gestion du stress, à la résilience, à l’agilité, à l’intelligence émotionnelle. Ces outils peuvent avoir un intérêt ponctuel, mais pris isolément, ils déplacent souvent le regard des réalités du travail et font peser, de manière insidieuse, la responsabilité des difficultés sur les personnes elles-mêmes.

Peu à peu, les difficultés sont psychologisées. Si je vais mal, si je suis fatigué·e, en colère ou démotivé·e, c’est que je n’ai pas assez travaillé sur moi. Pas assez lâché prise. Pas assez confiance en moi. Pas assez développé mon potentiel. Le problème n’est plus ce que je vis, mais ce que je fais de ce que je vis.

Cette logique ouvre la voie à une culpabilisation silencieuse. On intériorise les difficultés. On doute de sa légitimité à penser différemment. On s’épuise à tenter de s’ajuster, à devenir « plus » : plus organisé·e, plus motivé·e, plus positif·ve. Pendant ce temps, les contraintes réelles — charge de travail, objectifs irréalistes, manque de moyens, injonctions paradoxales, rapports de pouvoir — restent peu discutées.

Or, ce n’est pas seulement le bien-être individuel qui facilite la performance et le développement : c’est avant tout la possibilité de travailler dans de bonnes conditions. Lorsque le travail est clair, réalisable et reconnu, que les obstacles peuvent être identifiés et traités, et que des marges de manœuvre existent, l’apaisement suit souvent de lui-même. Dans ce contexte, l’organisation et le collectif sont des acteurs centraux du bien-être.

Remettre l’organisation et le collectif au cœur


Le travail s’inscrit toujours dans un cadre, une organisation, une culture et des relations. On ne souffre pas seul·e, on ne travaille pas seul·e, et on ne va pas mieux seul·e. Pourtant, sur le terrain, on observe fréquemment l’inverse : face aux difficultés, l’automatisme est de se percevoir comme en échec, de se sentir insuffisant·e et de chercher à se corriger, plutôt que d’interroger les responsabilités collectives et organisationnelles.

Pouvoir partager ses difficultés, confronter les points de vue, mettre des mots sur ce qui fait obstacle ou sur ce qui soutient, se sentir reconnu·e par ses pairs sont essentiels. C’est aussi par le collectif que remontent les informations, que des ajustements peuvent être pensés et que des évolutions deviennent possibles.

Dans cette lignée, le travail sur soi n’est pas mis de côté, mais déplacé. Il s’agit moins de se corriger ou de se conformer à un idéal de performance ou de manière d’être, que de comprendre ses modes d’adaptation, ses croyances, son positionnement dans les relations et l’organisation, afin de construire une manière d’agir plus juste, en lien avec ses valeurs, les contraintes et les possibilités du réel.

Se recentrer sur le travail et ses conditions


Parler du travail et de son évolution est souvent bien plus réparateur que de chercher à se transformer en permanence. Les discours contemporains du développement personnel véhiculent parfois l’idée qu’il serait possible d’aller bien, même lorsque tout autour reste inchangé, voire chaotique. Comme si le bien-être relevait avant tout d’un travail intérieur, presque indépendant des contextes, des relations et des conditions de travail.

Cette vision individualiste oublie que notre bien-être dépend aussi très concrètement de celui des personnes qui nous entourent et des environnements que nous construisons. Reconnaître cette interdépendance, c’est renforcer le besoin et l’envie de s’engager dans l’évolution des situations, de se responsabiliser collectivement, et de ne plus porter seul·e ce qui dysfonctionne.

Dans cette perspective, le bien-être au travail ne se résume pas à se corriger, à s’optimiser ou à développer toujours plus ses ressources internes pour tenir. Il s’inscrit dans une dynamique collective, sociale et organisationnelle qui interroge le travail réel, ses contraintes, ses empêchements, et la manière dont il est rendu possible et habitable pour celles et ceux qui le font vivre au quotidien.