

« Tout ce travail sur moi… et rien n’a vraiment changé. »
Julie Teodoro — Psychologue
Nous vivons à une époque où le développement personnel occupe une place grandissante, aussi bien dans notre sphère intime que professionnelle. Si bien qu’on en vient parfois à croire que nos besoins, désirs ou aspirations viennent vraiment de nous… alors qu’elles sont souvent le produit d’un conditionnement collectif.
Sous des formes diverses, parfois explicites, parfois insidieuses, on nous encourage à être plus confiants, plus productifs, plus accomplis. Bref : à tendre vers une version « idéale » de nous-mêmes. Un idéal aussi séduisant que tyrannique qui normalise un tas d’injonctions, et qui apporte souvent plus de tension que de libération.
En renvoyant le sentiment que notre version actuelle serait insuffisante ou « à corriger », cette idéologie du « toujours plus » nous enferme dans un travail sur soi sans fin pour s’y conformer. Elle amène à percevoir certaines caractéristiques personnelles comme des « défauts » à corriger, plutôt que comme des expressions légitimes de notre singularité. Et, paradoxalement, ce « développement personnel » finit par ne plus avoir grand-chose de personnel, puisqu’il pousse chacun à se conformer au même standard de bonheur et de réussite.
Les invitations à « gagner en confiance », « se libérer de ses blocages » ou « révéler son potentiel » peuvent, bien sûr, ouvrir des pistes intéressantes. Mais lorsqu’elles poussent à nous scruter et à nous conformer, elles transforment souvent notre vie en un chantier permanent qui nous éloigne du réel et du bien-être recherché.
Chaque difficulté devient un « problème psychologique » à résoudre, chaque fragilité une « croyance limitante » à déconstruire, chaque projet un plan d’optimisation. Et dans cette visée, on ressent souvent de l’anxiété de performance, un sentiment d’insuffisance et parfois de l’épuisement. Car vouloir être toujours plus performant, plus confiant, plus accompli… c’est aussi se condamner à ne jamais se sentir assez. Or, ce n’est pas le sentiment chronique d’insuffisance qui fait évoluer, mais l’équilibre entre sécurité intérieure et challenge mesuré.
Par ailleurs, cela détourne le regard des véritables difficultés, qui s’inscrivent souvent dans nos relations et nos environnements. En entreprise, cette tendance est flagrante : plutôt que d’améliorer le travail et ses conditions, on fait peser sur chacun la responsabilité de se dépasser ou de gérer ses émotions. La performance et le bien-être deviennent alors une affaire personnelle, reléguant au second plan des solutions collectives et systémiques.
Le travail sur soi a toute sa valeur lorsqu’il s’agit de difficultés psychologiques avérées ou de mécanismes qui conditionnent clairement nos comportements. Comprendre son fonctionnement et expérimenter de nouvelles manières de se positionner au quotidien peut alors réellement ouvrir des pistes d’amélioration. Mais ce travail reste incomplet s’il ne s’accompagne pas d’uneréflexion sur la qualité de nos relations et de nos environnements, qui peuvent tout autant soutenir que freiner notre bien-être et notre liberté d’action.
Appréhender le mieux-être comme un équilibre vivant entre soi, ses relations et son environnement, c’est s’autoriser à expérimenter, ajuster son positionnement et choisir des contextes sécurisants, tout en participant activement à leur construction. C’est renoncer à une vision individualiste et normative du bien-être pour retrouver la satisfaction de contribuer à l’amélioration de ce qui nous entoure.
Paradoxalement, c’est souvent en renonçant à l’idée de devenir « plus » ou « la meilleure version de soi » que s’ouvre un réel espace d’évolution. Car c’est surtout dans l’action et la contribution respectueuse de ses valeurs que se construit, peu à peu, un sentiment de cohérence et de progression.